Août s’étire, et le pays tout entier paraît retenir son souffle. Les bureaux se vident, les grands sujets patientent sagement dans un coin de l’agenda, les arbitrages se donnent rendez vous en septembre. Ce silence a quelque chose d’apaisant, et pourtant il devrait nous alerter. Car il ressemble, à s’y méprendre, au plus redoutable des mécanismes de pouvoir, celui que j’ai appris à nommer voilà bien longtemps. Le plan d’inaction.
On croit qu’une organisation meurt de ses mauvaises décisions. La vérité est plus discrète, et plus cruelle. Le plus souvent, elle s’éteint de celles qu’elle n’a jamais osé prendre. Non d’un choix funeste, mais d’une suite de renoncements que nul n’a signés, que nul n’assume, et que personne, pris isolément, ne se reproche.
J’avais une trentaine d’années, et je faisais mon entrée dans mon premier comité de direction. On m’avait confié un coach, un homme d’une élégance rare, de ceux qui parlent bas parce qu’ils savent qu’on se penche pour les entendre. Il m’a transmis les codes. Non ceux des organigrammes, ceux que l’on n’écrit nulle part. Et un jour, avec un sourire que je crois encore voir, il m’a livré sa pièce maîtresse. Non le plan d’action, si prévisible, si fatigant. Le plan d’inaction. L’art d’entretenir le statu quo pendant que chacun se croit débordé.
« Demande toi toujours qui a vraiment intérêt à ce que rien ne bouge », me soufflait il. Et je découvrais, médusé, combien de chantiers s’éteignaient d’eux mêmes avant même d’avoir commencé.
Anatomie d’un plan d’inaction
Puis il en détaillait la mécanique, comme on transmet une recette de famille. Rien n’y était laissé au hasard, et c’est en cela que l’ouvrage forçait l’admiration. Trois gestes suffisent, exécutés avec méthode.
On commence par élargir. On monte une task force et l’on y convie assez de monde pour qu’il manque toujours quelqu’un le jour de trancher. Ce n’est pas une maladresse, c’est le ressort central. Plus un collectif grossit, plus chacun suppose que la responsabilité repose sur le voisin. Les psychologues qui ont étudié la dilution de la responsabilité l’ont établi dès la fin des années soixante, l’inaction croît avec le nombre de témoins. Quand tout le monde est responsable, personne ne l’est.
On installe ensuite le contretemps. Deux ou trois contradicteurs de principe, ceux qui se cabrent devant l’idée même de conclure, suffisent à transformer chaque réunion en répétition de la précédente. On multiplie alors les points d’étape, car chaque rendez vous supplémentaire est une décision reportée de plus, habillée en diligence.
On couronne enfin l’édifice d’un tableau de pilotage, colonnes soignées, indicateurs verts et orangés. Il rassure parce qu’il donne à voir du travail, sans jamais exiger d’arbitrage. C’est le trompe l’oeil parfait, le mouvement pris pour l’action. Le résultat est un petit chef d’oeuvre. Du bruit, des réunions, de la sueur même, et pas la moindre once d’action. Chacun rentre épuisé, convaincu d’avoir avancé, quand rien n’a été décidé.
"S’agiter n’est pas agir. On peut remplir un agenda une carrière entière sans jamais rien décider."
Stéphane Grenon, méthode AGIR
Pourquoi décider nous coûte tant
Il serait tentant de voir dans tout cela une main habile et un dessein secret. La réalité est plus prosaïque, et donc plus dérangeante. La plupart des plans d’inaction n’ont aucun stratège aux commandes. Ils prospèrent sur trois pentes naturelles de l’esprit, qu’il faut nommer pour s’en défendre.
La première est le biais du statu quo, cette préférence tenace pour l’état existant, même lorsqu’il nous dessert. Les travaux qui l’ont formalisé à la fin des années quatre vingt en donnent la mesure, à choix égal, nous préférons ce qui est déjà là. L’inertie n’est pas une paresse, c’est un confort, et le confort a ses raisons que la raison ignore.
La deuxième est l’aversion à la perte. Décider, c’est renoncer, et nous ressentons une perte bien plus vivement qu’un gain équivalent. La théorie des perspectives a chiffré ce déséquilibre, la douleur de perdre pèse presque deux fois le plaisir de gagner. Reporter, dès lors, c’est se donner l’illusion de tout garder encore un peu, de ne rien lâcher tant que la corde n’a pas rompu.
La troisième est cette curieuse loi qui pousse un comité à consacrer trois heures au sujet le plus trivial et trois minutes au plus décisif. Nous fuyons ce qui nous dépasse pour nous réfugier dans ce que nous maîtrisons, quitte à confondre l’accessoire et l’essentiel. On délibère à l’infini de la couleur d’un abri à vélos, on expédie en un souffle l’engagement qui scelle une année.
Ces trois forces ne sont pas des défauts individuels. Ce sont des courants. Un dirigeant averti ne les combat pas frontalement, il construit des digues. Et une digue, en matière de décision, porte un nom précis, celui de méthode.
Reconnaître un plan d’inaction
Avant de le corriger, il faut savoir le débusquer, car il avance masqué sous les habits de la rigueur. Quelques signaux, pourtant, ne trompent pas. Le sujet a dépassé trois réunions sans qu’aucune décision datée n’en soit sortie. La liste des participants s’allonge à chaque séance au lieu de se resserrer. Le tableau de pilotage est plus soigné que l’ordre du jour. Personne ne saurait dire, si on le lui demandait, qui tranchera au bout. Et chacun repart avec le sentiment diffus d’avoir travaillé, sans pouvoir nommer ce qui a été acté.
Si trois de ces signaux sont réunis, vous n’êtes pas dans un chantier. Vous êtes dans un salon de conversation. Reste alors à en sortir, et c’est ici que la discipline prend le relais de la lucidité.
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La méthode AGIR, quatre gestes pour trancher
A comme Assigner. Une décision, un visage. Avant d’ouvrir un chantier, on désigne la personne qui devra trancher et en répondre, jamais un comité. Un collectif délibère, un individu décide. Le geste, inscrire ce nom en tête du document, avant même l’ordre du jour. Qui, précisément, tranchera au bout ?
G comme Graver l’échéance. Un chantier sans date n’est pas un chantier, c’est un salon de conversation. Le piège est l’échéance flottante, toujours repoussée d’un point d’étape au suivant. Le geste, fixer le terme avant d’ouvrir le sujet et le rendre public. À la date dite, on tranche avec l’information disponible, on ne rouvre pas. À quelle date, exactement, ce sujet sera-t-il clos ?
I comme Interroger l’intérêt réel. Reprendre la question du coach, mais tournée vers la lumière. Qui gagne au mouvement, qui gagne à l’immobilité. Le piège serait d’y voir un complot là où il n’y a, le plus souvent, que des peurs légitimes. Le geste, cartographier les intérêts et les craintes avant de convaincre. On ne lève jamais un frein que l’on n’a pas d’abord nommé. Qui gagne au mouvement, qui gagne à l’immobilité ?
R comme Renoncer pour trancher. Décider, c’est accepter de perdre les autres options, de déplaire, de se tromper parfois. Le piège est de vouloir tout garder, ce qui revient à ne rien choisir. Le geste, nommer explicitement ce à quoi l’on renonce, et lui accorder une dignité. Une décision qui ne ferme aucune porte n’en est pas une, c’est un ajournement déguisé. À quoi suis-je prêt à renoncer pour décider ?
Installer la méthode en comité
Une méthode ne vaut que si elle devient un réflexe collectif. Trois règles simples suffisent à en faire une culture. Ouvrir chaque sujet par le nom du décideur et la date de clôture, sans exception. Réduire l’assemblée à ceux qui décident, et n’élargir que pour informer. Et poser un signal d’alarme partagé, connu de tous, si un sujet franchit trois réunions sans arbitrage, on ouvre la question du renoncement plutôt qu’un nouveau point d’étape.
Ces gestes prolongent, dans l’instant de la décision, la discipline plus vaste de la méthode CLAIRE que je déroule au fil de cette saga. Là où CLAIRE apprend à décider juste sous haute intensité, AGIR veille à ce que la décision advienne, plutôt que de se dissoudre dans le mouvement. L’une éclaire le cap, l’autre garde la porte.
Le dernier mot
Nous avons appris à confondre le Mouvement avec l’Action. Le premier rassure, la seconde engage. Le premier se partage en réunion, la seconde se signe d’un nom. Et je dois vous l’avouer, car cette saga ne vaut que par sa sincérité, des plans d’inaction, j’en ai animé. On croit dénoncer un mécanisme, et l’on se découvre un matin son artisan le plus zélé.
Mon vieux coach m’avait offert, sans jamais le formuler ainsi, le plus sûr des antidotes. En m’enseignant l’art de ne rien faire, il m’a appris à le reconnaître partout. Car nommer un plan d’inaction, c’est déjà refuser d’y jouer un rôle. Le nommer, c’est commencer à AGIR.
L’idée à emporter
Quel plan d’inaction avez-vous nourri, sans jamais oser le nommer ? Août desserre l’étau. Profitez de cette accalmie pour débusquer le vôtre, avant que la rentrée ne le recouvre d’un nouveau tableau de pilotage. Le dire à voix haute, c’est déjà commencer à AGIR.
Sources
Bibb Latané et John Darley, travaux sur la dilution de la responsabilité et l’effet du témoin, 1968 à 1970.
William Samuelson et Richard Zeckhauser, Status Quo Bias in Decision Making, Journal of Risk and Uncertainty, 1988.
Daniel Kahneman et Amos Tversky, théorie des perspectives et aversion à la perte, Econometrica, 1979.
C. Northcote Parkinson, la loi de la trivialité, 1957.
Stéphane Grenon, méthode AGIR et méthode CLAIRE, dis-stephane-consulting.fr.